On sait qu’au len­de­main du coup d’État du 16 mai 1877, Octave Mirbeau a été nom­mé chef de cabi­net du pré­fet de l’Ariège, grâce à la pro­tec­tion du tout-puis­sant baron de Saint-Paul. Ainsi, le futur chantre de l’a­nar­chisme, le jus­ti­cier sans peur et sans reproche, a ser­vi pen­dant six mois l’Ordre Moral mac-maho­nien, avant d’as­su­mer, pen­dant près d’un an, la direc­tion de l’or­gane du saint­pau­lisme, L’Ariégeois ! Dans son par­cours poli­tique a prio­ri décon­cer­tant, ce séjour arié­geois fait tâche, de même que les articles anti­sé­mi­tiques des Grimaces, en 1883.
Pour essayer d’y voir plus clair et nous per­mettre de juger sur pièces, Jean Philippe a entre­pris de col­la­tion­ner les articles parus dans L’Ariégeois d’a­vril 1878 à jan­vier 1879, les uns signés Mirbeau, les autres ano­nymes, d’autres encore parus sous des signa­tures de fan­tai­sie ou sous divers pseu­do­nymes. On ne sau­rait trop l’en féli­ci­ter. Car il met ain­si à la dis­po­si­tion des mir­beau­logues et des mir­beau­philes une docu­men­ta­tion dif­fi­ci­le­ment acces­sible, sauf à se dépla­cer jus­qu’à Foix pour y consul­ter les col­lec­tions du jour­nal bona­par­tiste conser­vées aux archives dépar­te­men­tales. Que res­sort-il de ces docu­ments, pra­ti­que­ment tous inédits 1 ? Notre polé­miste y sert, comme il se doit, la cause de son patron, le baron de Saint-Paul, c’es­tà-dire, à pre­mière vue, le camp du conser­va­tisme social et du clé­ri­ca­lisme, insé­pa­rable appa­rem­ment de la pré­ser­va­tion de l’ordre. Il défend le per­son­nel conser­va­teur du dépar­te­ment, se fait l’a­po­lo­giste d’un catho­li­cisme res­pec­tueux des tra­di­tioons contre des curés répu­bli­cains tels que Cabibel, et, sur­tout, il y pour­fend et tourne en déri­sion les poli­ti­ciens, jour­na­listes et admi­nis­tra­teurs du camp d’en face, qui se disent répu­bli­cains, et qui sont à ses yeux tri­ple­ment cou­pables, pour la plu­part, de renier leurs enga­ge­ments anté­rieurs au ser­vice de l’Empire, d’être tota­le­ment incom­pé­tents et de par­ti-pris, et de se trou­ver, volens nolens, dans le même camp que les com­mu­nards, assas­sins” de l’ar­che­vêque Darboy. Prolétaire de la plume, il semble donc bien n’a­voir été que la voix de son maître : le jour­na­liste se vend à qui le paye”, ne ces­se­ra-t-il plus de répé­ter, en guise de jus­ti­fi­ca­tion a pos­te­rio­ri. Cependant, à y voir de plus près, le bona­par­tisme affi­ché est plus pro­blé­ma­tique et nota­ble­ment moins réac­tion­naire qu’il y paraît au pre­mier abord. Ainsi, il écrit à son concur­rent, le phar­ma­cien répu­bli­cain Édouard Descola : L’Empire, c’é­tait la Révolution qui conti­nuait, mais la Révolution domp­tée, assou­plie par la cra­vache de l’au­to­ri­té.” Formule éton­nante, et révé­la­trice de la consub­stan­tielle ambi­guï­té du bona­par­tisme : par­ti fourre-tout et inter­clas­siste, le par­ti impé­ria­liste pré­tend dépas­ser les contra­dic­tions entre l’Ordre et le Progrès et récon­ci­lier les classes anta­go­nistes grâce à une pros­pé­ri­té géné­rale et à une sta­bi­li­té poli­tique qui pré­servent les acquis de la Révolution 2. Par oppo­si­tion à cette concep­tion idéa­li­sée de l’Empire, la République est com­plè­te­ment dis­cré­di­tée : elle appa­raît, d’une part, comme une source de désordre poli­tique et de crise sociale, et, d’autre part, comme le triomphe d’une bour­geoi­sie exé­crée et d’un per­son­nel incom­pé­tent et arri­viste, à l’i­mage des d’Artigues, Bouillard et autres Grimanelli ou Sentenac : La République, c’est le triomphe de la bour­geoi­sie sur le peuple, du grand sur le petit, du gras sur le maigre. On se sert des ouvriers, quand on a besoin d’eux ; on les caresse, on aiguise leurs espé­rances sociales, on flatte leurs ins­tincts faci­le­ment por­tés à la haine du fond de leurs misères, puis, quand il faut payer… un bour­geois vient, qui happe la part du gâteau et la dévore à belles dents.” Comment ne pas pen­ser à Isidore Lechat… ou à Bernard Tapie ? Mirbeau res­te­ra fidèle à cette vision démys­ti­fi­ca­trice de la pseu­do-République, si mal nom­mée, qui, loin d’être la chose du peuple”, n’est que l’a­pa­nage d’une poi­gnée d’ex­ploi­teurs qui écrasent le peuple grâce à la dupe­rie du suf­frage uni­ver­sel. Ce n’est pas sur leurs pro­cla­ma­tions pro­gres­sistes et sur leurs pro­messes élec­to­rales déma­go­giques qu’il faut juger les gou­ver­nants et les poli­ti­ciens, mais sur leurs actes : Nous jugeons les hommes, non par les opi­nions qu’ils arborent, mais par les œuvres qu’ils pro­duisent et le bien qu’ils répandent autour d’eux.” Ainsi, tout en ven­dant sa plume au camp conser­va­teur, auquel il donne tous les gages dési­rables, le futur jus­ti­cier n’en­tend pas moins défendre la cause des petits, des sans grade, des sans voix, de tous ceux qui sont vic­times de l’ar­bi­traire du pré­fet ou du clien­té­lisme des poli­ti­ciens, qu’ils soient ins­ti­tu­teurs, méde­cins, gardes-cham­pêtres, fonc­tion­naires ou cafe­tiers. Dès sa prise de fonc­tion de rédac­teur en chef de L’Ariégeois, il annonce clai­re­ment la cou­leur : c’est par la publi­ci­té, la publi­ci­té ardente, achar­née, qui ne se lasse et ne se rebute jamais”, qu’il entend com­battre tous les abus de pou­voir, les actes de vio­lence, d’in­ti­mi­da­tion, de pres­sion, qu’ils émanent du pre­mier magis­trat du dépar­te­ment ou qu’ils viennent de ses subor­don­nés.” Entre le rédac­teur en chef de L’Ariégeois et le grand jour­na­liste de La France, du Figaro, du Journal, de L’Aurore et de L’Humanité, il n’y a, de ce point de vue, aucune solu­tion de conti­nui­té : la presse est uti­li­sée comme un outil au ser­vice de la jus­tice et du droit”. Il est cepen­dant bien gênant que le futur Don Quichotte s’emberlificote lamen­ta­ble­ment dans des que­relles que l’on pour­rait qua­li­fier de clo­che­mer­lesques. Qu’un grand esprit comme le sien et qu’une plume aus­si excep­tion­nelle consacrent tant de temps et de colonnes aux ques­tions d’his­toire posées par un pion de col­lège du nom d’Irénée Chausson, aux pro­ces­sions de Montardit, à la tour­née de révi­sion du pré­fet d’Artigues ou aux édi­to­riaux du pseu­do-Jean Sincère, cela peut appa­raître comme un beau gâchis. Certes. Cependant, on peut se deman­der si Mirbeau, mal­gré toutes ses décep­tions, n’en a pas tiré pro­fit. N’y a‑t-il pas, tout d’a­bord, enri­chi son her­bier humain”, comme le dira son double d’Un Gentilhomme 3 ? N’est-ce pas parce qu’il a été mêlé de près à ces déri­soires que­relles de clo­cher qu’il a vu les hommes tels qu’ils sont, dans leur sot­tise, leurs peti­tesses, leurs lâche­tés, leurs mes­quines ambi­tions, leur inson­dable médio­cri­té, et qu’il a péné­tré dans les cou­lisses de la poli­tique, de l’ad­mi­nis­tra­tion et du jour­na­lisme, vac­ci­né à tout jamais contre toutes les gri­maces” trom­peuses des puis­sants et des riches ? Et puis, n’y a‑t-il pas aus­si four­bi ses armes de polé­miste ? Avant de se lan­cer dans les grands com­bats poli­tiques et esthé­tiques qui seront les siens, ne fal­lait-il pas qu’il fît ses preuves et ses gammes ? Les colonnes de L’Ariégeois lui ont ser­vi de ter­rain d’en­traî­ne­ment, plus effi­ca­ce­ment encore que ses lettres d’an­tan à son confi­dent Alfred Bansard, des­ti­na­taire sou­vent réduit au rôle d’u­ti­li­té trans­pa­rente 4 . De ses mis­sives de jeu­nesse à sa copie de L’Ariégeois et à ses articles de la matu­ri­té, la conti­nui­té est évi­dente, et ce sont les mêmes pro­cé­dés qu’il affec­tionne et qu’il met en œuvre, c’est le même humour pince-sans-rire, le même recours à la paro­die – celle de Victor Hugo est un chef-d’œuvre du genre – , la même apti­tude à ridi­cu­li­ser ses adver­saires et à les réduire, par la cari­ca­ture et la déri­sion, à leur mini­mum de mal­fai­sance. Non, déci­dé­ment, si décon­cer­tant que soit le séjour arié­geois de Mirbeau au regard de ses com­bats à venir, si déce­vantes qu’ap­pa­raissent aujourd’­hui ses polé­miques avec les feuilles de chou locales, il s’a­git pour­tant là d’ex­pé­riences qui n’ont pas été inutiles pour lui, et qui, même, lui ont peut-être été néces­saires pour accu­mu­ler des obser­va­tions utiles, se libé­rer des res­pects men­son­gers et des valeurs mys­ti­fi­ca­trices, et éprou­ver sa plume en vue de luttes autre­ment plus impor­tantes à ses yeux.