Société Octave Mirbeau 

Le Foyer (1908), sur la tartufferie des organisations de charité

Avec sa troi­sième grande pièce, Le Foyer, Octave Mirbeau a dû mener une bataille épique pour la faire accep­ter par la Maison de Molière : elle a tenu en haleine l’o­pi­nion publique, ameu­té la presse, sus­ci­té des inter­pel­la­tions à la chambre, divi­sé le gou­ver­ne­ment Clemenceau, et entre­te­nu pen­dant des mois un cli­mat d’é­meute dans toutes les villes où la pièce était repré­sen­tée. Pourquoi un tel cli­mat de scan­dale ?

Après le triomphe mon­dial des Affaires, Mirbeau compte bien trans­for­mer l’es­sai et inves­tir dere­chef cette Bastille de la tra­di­tion qu’est deve­nue la Comédie-Française. Avant même d’en avoir écrit une ligne, il pro­pose à Jules Claretie, seul maître à bord désor­mais, une nou­velle pièce à suc­cès, où il entend régler son compte à la « cha­ri­té » catho­lique, der­rière laquelle se pro­file une inquié­tante régres­sion intel­lec­tuelle et sociale. Rassuré par l’ ébou­rif­fant suc­cès des Affaires, consi­dé­ré déjà comme une oeuvre clas­sique, l’ad­mi­nis­tra­teur donne son accord de prin­cipe, et annonce à la presse, dès le 6 octobre 1903 !, qu’il accueille­ra la nou­velle pièce de Mirbeau, sans se dou­ter du brû­lot qu’il va ain­si faire entrer dans la Maison.
C’est que notre pam­phlé­taire n’y va pas de main morte. Pour don­ner plus de « sur­face sociale » à son per­son­nage cen­tral, le baron Courtin, qui dirige un foyer « cha­ri­table » pour ado­les­centes, il fait de lui un séna­teur bona­par­tiste, lea­der de l’op­po­si­tion catho­lique, et un aca­dé­mi­cien influent, rap­por­teur des prix de ver­tu, et auteur d’une kyrielle d’ou­vrages sur la cha­ri­té, dont les titres ne manquent pas d’é­vo­quer ceux d’Albert de Mun et d’Othenin d’Haussonville. Il se sert éga­le­ment de faits divers qui ont fait cou­ler beau­coup d’encre : l’his­toire du Bon Pasteur de Nancy, véri­table bagne pour enfants dénon­cé par l’é­vêque en per­sonne, et la mort d’une fillette, « oubliée » dans un pla­card chez le célèbre cou­tu­rier Jacques Doucet. Pour par­ache­ver le débar­bouillage du triste sire, au demeu­rant puis­sant et res­pec­té, il l’i­ma­gine aux abois pour détour­ne­ment de biens sociaux, et obli­geant sa femme à sol­li­ci­ter un secours auprès d’un ancien amant qu’elle a mis au ran­cart, le finan­cier Biron, avant qu’au dénoue­ment tout ce beau monde ne s’embarque impu­né­ment, une fois le scan­dale étouf­fé, à bord du yacht du mil­lion­naire, en emme­nant le nou­veau galant de la dame ?… La comé­die est plus que rosse : elle est car­ré­ment sub­ver­sive.
Aussi bien, quand Mirbeau, accom­pa­gné du fidèle et rui­né Thadée Natanson – à qui, pour lui venir géné­reu­se­ment en aide, il a pro­po­sé de co-signer son œuvre afin d’être en droit de par­ta­ger les droits d’au­teur – vient lire à Claretie la pre­mière ver­sion de sa pièce, en quatre actes, le 17 juillet 1906, le timo­ré « Guimauve le conqué­rant », comme on l’a sur­nom­mé, est épou­van­té.
Il a d’au­tant plus sujet d’être gêné qu’il est aca­dé­mi­cien lui-même et qu’il lorgne le secré­ta­riat per­pé­tuel, dont le déten­teur, Gaston Boissier, est bien malade et pour­rait bien pas­ser pro­chai­ne­ment l’arme à gauche… Ce n’est vrai­ment pas le moment d’al­ler se mettre à dos les futurs élec­teurs ! De sur­croît, l’acte II bafoue toutes les sacro-saintes bien­séances : on y évoque les récom­penses très spé­ciales que la sadique direc­trice accorde par­fois aux pen­sion­naires zélées, et les séances de fla­gel­la­tion offertes, moyen­nant « phy­nances », au voyeu­risme de vieux mes­sieurs si res­pec­tables… Sans par­ler d’une altesse espa­gnole char­gée d’un amant ancien gar­çon de bains, fort pingre au demeu­rant, et qui, par des­sus le mar­ché, ne se lave pas sou­vent… « Impossible à la Comédie », clame Claretie, fort de son bon droit.
Après avoir en vain fait inter­ve­nir ses amis Aristide Briand et Georges Clemenceau – res­pec­ti­ve­ment ministres de l’Instruction publique et de l’Intérieur dans le cabi­net Sarrien – Mirbeau se résigne à don­ner sa comé­die à Lucien Guitry, pour le théâtre de la Renaissance. Mais celui-ci ren­voie la repré­sen­ta­tion aux calendes grecques pour satis­faire aux exi­gences prio­ri­taires d’un jeune requin des planches, Henry Bernstein, et aux caprices de sa pri­ma don­na, Simone Le Bargy… Écoeuré, Mirbeau reprend son manus­crit, le retra­vaille pour tenir compte des remarques dra­ma­tur­giques de Claretie, cham­boule le der­nier acte, et sur­tout sup­prime le deuxième acte, beau­coup trop long, inutile du point de vue dra­ma­tique, et, il faut le dire, d’un inté­rêt bien moindre. Au mois de décembre 1906, à la suite d’une inter­ven­tion d’Alice Mirbeau en cachette de son mari, Claretie consent à entendre la lec­ture de l’oeuvre rema­niée, et l’ac­cepte offi­ciel­le­ment, grave impru­dence, en escomp­tant obte­nir de l’au­teur de nou­velles cou­pures et des adou­cis­se­ments d’i­ci les répé­ti­tions, comme il le lui écrit quelques jours plus tard.
S’agit-il là de condi­tions sine qua non de la récep­tion, comme le pré­ten­dra Claretie par la suite ? Ou bien de simples conseils don­nés par un admi­nis­tra­teur sou­cieux d’é­vi­ter un scan­dale pré­ju­di­ciable au renom et aux recettes de sa Maison, comme le sou­tien­dront Mirbeau et Natanson ? Il y a là une ambi­guï­té lourde de consé­quences, et matière à plai­doi­ries pour les avo­cats. Quoi qu’il en soit, Claretie sent bien qu’il a com­mis une erreur, et il s’emploie à retar­der le plus pos­sible l’heure de véri­té, c’est-à-dire la lec­ture aux comé­diens, en don­nant un tour de faveur à quelques oeuvres ano­dines reçues pour­tant après Le Foyer, pour la plus grande fureur de notre impa­tient auteur, de plus en plus dégoû­té par les moeurs théâ­trales en usage.
Le 5 février 1908, lors de la lec­ture, Claretie découvre avec hor­reur l’é­ten­due de sa bévue. Car Mirbeau n’a en rien atté­nué la por­tée sub­ver­sive de sa comé­die au vitriol. Pour bien mani­fes­ter sa désap­pro­ba­tion, l’ad­mi­nis­tra­teur décide alors de n’as­sis­ter à aucune des répé­ti­tions, et mène dans les cou­lisses « une guerre de trap­peur », pour essayer de mettre les comé­diens dans sa poche, et contraindre l’au­teur à modi­fier son oeuvre de fond en comble. Sans suc­cès… Alors, n’ayant pas la moindre envie de don­ner sa démis­sion, comme il en a sou­ventes fois jeté la menace, il sus­pend les répé­ti­tions sine die, et, dans une longue lettre, le 5 mars, il exige, avant toute reprise, un cham­bar­de­ment com­plet, auquel Mirbeau, bien évi­dem­ment, se refuse. Il demande, en vrac, la sup­pres­sion de toutes les « allu­sions per­son­nelles », de la fla­gel­la­tion, des « récom­penses » spé­ciales de la Rambert, des mal­ver­sa­tions des four­nis­seurs aux armées, des négo­cia­tions « louches » menées par Arnaud Tripier au nom du gou­ver­ne­ment, et du scan­da­leux dénoue­ment. Il exige aus­si que Courtin ne soit ni aca­dé­mi­cien, ni séna­teur, et que le titre de la pièce soit modi­fié, sous pré­texte que « des œuvres de cha­ri­té exis­tantes » s’ap­pellent effec­ti­ve­ment « le Foyer »
Bref, si on écou­tait Claretie, cette pièce sans titre devrait pré­sen­ter une entre­prise cha­ri­table modèle où il ne se pas­se­rait rien de répré­hen­sible, dont l’ad­mi­nis­tra­teur n’au­rait aucune « sur­face sociale » et mon­daine, et vivrait avec sa fidèle épouse en hon­nête père de famille, sans que le gou­ver­ne­ment puisse avoir l’i­dée de venir lui cher­cher des poux dans la tête… Il est sûr que de la sorte il n’y aurait plus matière à scan­dale. Mais il n’y aurait plus de pièce non plus…

 

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Mirbeau refuse natu­rel­le­ment d’ob­tem­pé­rer à ces oukazes absurdes, et décide de por­ter l’af­faire devant l’o­pi­nion, qui se divise en deux camps, celui des liber­tés et celui de l’Ordre Moral ; devant le gou­ver­ne­ment Clemenceau, qui, divi­sé lui aus­si, à cause de la mol­lesse de Doumergue, nou­veau ministre de l’Instruction publique, refuse d’in­ter­ve­nir offi­ciel­le­ment, tout en sou­te­nant dis­crè­te­ment Mirbeau ; et devant la jus­tice qui, deux mois après avoir été sai­sie, donne rai­son aux auteurs, le 20 mai 1908. La pre­mière chambre civile de Paris recon­naît en effet que Claretie a bel et bien reçu la pièce sans condi­tions, comme le prouvent les dix-sept répé­ti­tions, et le condamne à les reprendre dans la quin­zaine sui­vante, « sous une astreinte de cent francs par chaque jour de retard pen­dant un mois pas­sé ». Vainqueur, Mirbeau se com­porte en grand sei­gneur : il renonce à exi­ger l’as­treinte, comme il a naguère renon­cé à exi­ger de Guitry le ver­se­ment du dédit auquel il avait droit, et il consent à repor­ter les répé­ti­tions au 15 octobre, quand Maurice de Féraudy, char­gé de la mise en scène et du rôle de Biron, sera reve­nu d’une tour­née en Amérique du sud.
Or Claretie n’a pas démis­sion­né, en dépit des pres­sions de tous bords pour l’y contraindre. Ce qui entraîne une situa­tion cocasse et inédite : le voi­là obli­gé de mon­ter une pièce qu’il abo­mine et de lui assu­rer du suc­cès, pour ren­flouer les caisses de la Comédie qu’il a mises à mal par son obs­ti­na­tion, lors même qu’in pet­to il lui sou­haite un cui­sant échec, qui serait sa meilleure jus­ti­fi­ca­tion… Finalement, après quelques ultimes répé­ti­tions qui se déroulent devant des cen­taines de spec­ta­teurs atti­rés par l’o­deur de scan­dale, la pre­mière a lieu le 8 décembre 1908, avec, dans le rôle de Courtin, un acteur enga­gé spé­cia­le­ment pour cette occa­sion, Félix Huguenet, les deux pre­miers Courtin s’é­tant désis­tés : situa­tion éga­le­ment inédite.
Le suc­cès n’est pas à la hau­teur des espé­rances. La longue attente, le tapage fait dans la presse, les trop grands espoirs de la gauche dans la por­tée sub­ver­sive de l’oeuvre, l’é­pou­vante de la droite devant cet éta­lage sacri­lège d’a­bo­mi­na­tions, et toutes les consi­dé­ra­tions extra-théâ­trales qui se sont déve­lop­pées pen­dant des mois, tout cela pré­dis­po­sait mal le public et la cri­tique à juger serei­ne­ment de ce qui n’est, après tout, qu’une oeuvre lit­té­raire. Bref, la décep­tion est assez géné­rale, et, en dépit d’un très péné­trant et élo­gieux article de Léon Blum dans Comædia, on s’ac­corde à juger Le Foyer infé­rieur aux Affaires. Pour comble de mal­heur, nombre de repré­sen­ta­tions, à Paris, puis en pro­vince, lors des tour­nées Baret pen­dant l’hi­ver 1909 – notam­ment à Angers – sont per­tur­bées par des mani­fes­ta­tions intem­pes­tives d’éner­gu­mènes de l’ex­trême droite natio­na­liste et clé­ri­cale.
Pourtant la pièce connaî­tra un hon­nête suc­cès : 43 repré­sen­ta­tions à la Comédie-Française – dont l’une bat le record des recettes – et ce, en dépit d’une pause d’un mois pour per­mettre à Huguenet de répondre à un enga­ge­ment anté­rieur. En pro­vince, 103 repré­sen­ta­tions sont don­nées en 1909. Au total, quelque 34 000 francs de droits d’au­teur, que Mirbeau par­tage avec Thadée Natanson, bien que celui-ci n’ait visi­ble­ment pas écrit une ligne de la pièce… A quoi il convient d’a­jou­ter des droits sur le texte impri­mé – dans L’Illustrations et chez Fasquelle -, sur les tra­duc­tions, et sur les repré­sen­ta­tions à l’é­tran­ger (notam­ment à Rome, où la pièce connaît un demi-échec, et à Berlin, où elle ren­contre au contraire un triomphe dans une mise en scène de Rolf Reinhardt ?). Par la suite, Le Foyer sera repris en 1938 au Théâtre du Peuple, avec un vif suc­cès, puis en 1989 au Théâtre des Bouffes Parisiens, où il connaî­tra un triomphe, cha­cun s’ac­cor­dant à recon­naître son épous­tou­flante moder­ni­té.
Le Foyer est une dénon­cia­tion de cette mys­ti­fi­ca­tion éhon­tée que consti­tue la pré­ten­due « cha­ri­té », à laquelle Mirbeau a déjà consa­cré une bonne ving­taine d’ar­ticles. Non seule­ment elle n’est le plus sou­vent qu’un bat­tage publi­ci­taire ou qu’un pré­texte à fêtes dis­pen­dieuses pour mon­daines bla­sées ; non seule­ment elle per­pé­tue la misère au lieu d’y remé­dier, et entre­tient la pas­si­vi­té et la sou­mis­sion des assis­tés, anes­thé­siés et émas­cu­lés ; mais elle se fait aus­si bien sou­vent à son tour « l’ex­ploi­teuse des misères humaines ». Une oeuvre « cha­ri­table » telle que « le Foyer » n’est jamais qu’une entre­prise comme une autre, où les inves­tis­seurs entendent bien réa­li­ser de juteux pro­fits. Soit en détour­nant l’argent col­lec­té auprès des par­ti­cu­liers ou des ins­ti­tu­tions offi­cielles, comme le fait Courtin. Soit, comme va le faire l’hor­rible Lerible, avec la béné­dic­tion de Biron, en sur­ex­ploi­tant sans scru­pules une main d’œuvre gra­tuite et cor­véable à mer­ci, que la misère et la délin­quance livrent sur le mar­ché de la « phi­lan­thro­pie ».
Les orphe­lins, les enfants aban­don­nés, les ado­les­cents jetés sans res­sources sur le pavé pari­sien sont des proies toutes trou­vées pour les Tartuffes de ce fruc­tueux busi­ness. Sous pré­texte de leur offrir un « foyer », on les empri­sonne dans un véri­table bagne. Les condi­tions maté­rielles y sont épou­van­tables (même le baron Courtin, le bon apôtre, est sin­cè­re­ment indi­gné quand il découvre une réa­li­té quo­ti­dienne qu’il ne vou­lait sur­tout pas voir). Sous pré­texte de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, on condamne les ado­les­centes, à rai­son de douze heures par jour, à un tra­vail déqua­li­fié et sans ave­nir, expo­sé à tous les caprices de la mode. Et les fillettes sont sou­mises à une sur­veillance de tous les ins­tants, à des humi­lia­tions per­ma­nentes, à des bri­mades inhu­maines, et à l’ar­bi­traire de kapos enju­pon­nés qui leur infligent toutes sortes de vio­lences morales, phy­siques et sexuelles. ! . Comme les col­lèges des jésuites – tel celui de Vannes, où Mirbeau a pas­sé quatre années d’« enfer 4 » – ces « foyers » sont des micro-socié­tés tota­li­taires, où les droits des enfants sont allè­gre­ment bafoués, avec la béné­dic­tion de l’Église (l’ab­bé Laroze), l’ap­pro­ba­tion du Capital (Armand Biron), et la com­pli­ci­té du Pouvoir poli­tique (dont Arnaud Tripier est l’é­mis­saire). Alors que tant d’autres pré­fèrent s’a­veu­gler, ou prêchent la rési­gna­tion sous pré­texte qu’on ne peut rien faire, Mirbeau, « l’im­pré­ca­teur au coeur fidèle », se scan­da­lise de cette « nor­ma­li­té » mons­trueuse et cri­mi­nelle, et, au risque de deve­nir lui-même scan­da­leux, ose le crier publi­que­ment sur la pre­mière scène de France.
Naturellement, les bonne âmes n’ont pas man­qué de l’ac­cu­ser d’exa­gé­ra­tion et de sacri­lège. Or, au len­de­main de la repré­sen­ta­tion mou­ve­men­tée d’Angers, le scan­dale de la « mai­son mater­nelle » de Mettray, en février 1909, apporte une confir­ma­tion écla­tante des accu­sa­tions : à la suite du sui­cide d’un jeune pen­sion­naire, des pour­suites sont enga­gées contre le direc­teur, mais sont aban­don­nées sur inter­ven­tion de deux membres de l’Institut et d’un séna­teur, tous admi­nis­tra­teurs de ce bagne pour ado­les­cents immor­ta­li­sé par Jean Genet. Un quart de siècle plus tard, l’en­quête d’Alexis Danan sur les ouvroirs « cha­ri­tables » confir­me­ra que rien, ou presque, n’a chan­gés. Et encore aujourd’­hui de mul­tiples faits divers nous rap­pellent presque quo­ti­dien­ne­ment que les enfants et ado­les­cents des deux sexes conti­nuent d’être des proies rêvées pour quan­ti­té d’a­dultes de tout poil, y com­pris en France… Le mes­sage de Mirbeau n’a, hélas ! rien per­du de son actua­li­té.
On aurait tort pour­tant de ne voir dans Le Foyer qu’une bonne action de salu­bri­té sociale. C’est aus­si, et avant tout, une admi­rable comé­die de moeurs et de carac­tères, par cer­tains aspects supé­rieure même à Les Affaires sont les affaires, que d’au­cuns pen­saient insur­pas­sable. La pièce, après rema­nie­ments, appa­raît for­te­ment construite, et, une fois les don­nées du pro­blème dûment pré­sen­tées et ana­ly­sées, le dénoue­ment, si immo­ral et cho­quant qu’il paraisse aux « bien pen­sants », en est l’a­bou­tis­se­ment iné­luc­table. Le dia­logue est admi­rable de natu­rel et de sim­pli­ci­té, et four­mille, non pas de mots d’au­teur pla­qués et arti­fi­ciels, mais de for­mules en situa­tion, qui révèlent la nature pro­fonde des per­son­nages, en même temps qu’elles éclairent d’un jour nou­veau des faits de socié­té aux­quels le spec­ta­teur pré­fère bien sou­vent ne pas pen­ser. Par exemple : « le Foyer », une façon de détour­ner les mineures » ; « Le tra­vail, la misère, ça abru­tit »; « Rien n’est capi­tal, pour le main­tien de l’ordre, comme de taire le mal » ; « Il y a l’art de don­ner. Il y a aus­si l’art de se faire don­ner »; « On peut tout faire au nom de la cha­ri­té » ; « La cha­ri­té, rien de plus hygié­nique » ; « Plus de pauvres ! Mais c’est la fin du monde !» ; « Naturellement, on ne prête jamais d’argent à ceux qui en ont véri­ta­ble­ment besoin, ; » « On vit en tra­vaillant… On ne s’en­ri­chit qu’en fai­sant tra­vailler les autres… », etc.
Surtout, et plus encore que dans Les Affaires, les trois per­son­nages prin­ci­paux, loin d’être des pan­tins tout d’une pièce, comme le sou­te­naient quelques cri­tiques aveugles et de par­ti pris, sont d’une com­plexi­té et d’une finesse que les spec­ta­teurs de 1989 ont enfin su appré­cier. Ils ne sont en eux mêmes, ni bons, ni mau­vais, mais, comme les per­son­nages de Dostoïevski, ils oscil­lent en per­ma­nence entre les pul­sions contra­dic­toire du Bien et du Mal qui les déchirent.
Ainsi, Courtin n’est pas seule­ment le sym­bole de la fausse cha­ri­té comme Tartuffe est celui de la fausse dévo­tion, c’est avant tout un être vivant, doté de sen­ti­ments humains, tra­ver­sé de contra­dic­tions, odieux en tant que repré­sen­tant hono­ré d’un ordre social injuste et hypo­crite, mais pitoyable en tant qu’in­di­vi­du pris dans un fatal engre­nage et capable de souf­frir sin­cè­re­ment. Il y a en lui un côté naïf, il a des scru­pules, des hési­ta­tions, des réti­cences, des remords même. Il se laisse sou­vent empor­ter par de belles phrases ron­flantes et finit par se duper lui-même, comme le constate Biron. À sa façon, il est lui aus­si une vic­time. me faible bal­lot­tée en tous sens, il est vic­time de son orgueil, de son sta­tut social qui pèse si lour­de­ment sur ses épaules, et sur­tout de ses pré­ju­gés de caste.
Thérèse Courtin, est encore plus pitoya­ble­ment déchi­rée : entre une aspi­ra­tion vague à un idéal, à des prin­cipes moraux, à un sen­ti­ment amou­reux « épu­ré du com­merce des sens », et une réa­li­té sociale bles­sante et déce­vante. Elle a un côté « fleur bleue » : à l’ins­tar des grandes héroïnes roman­tiques, comme l’a jus­te­ment remar­qué Léon Blum“, elle aspire à être régé­né­rée par l’a­mour, et elle s’i­ma­gine naï­ve­ment que le « sacri­fice » de son corps, qu’elle consent à son mari, et le « sacri­fice » de son amant, qu’elle fait à Biron, la puri­fie­ront et lui évi­te­ront d’a­voir rien à don­ner en échange du « sacri­fice » finan­cier deman­dé à son ancien amant. Prise au piège, elle se débat misé­ra­ble­ment, avec une conscience de son mal-être qui la situe fort loin de ces mon­daines fri­voles et déver­gon­dées dont, de par son sta­tut social et ses liai­sons adul­tères, elle pré­sente toutes les appa­rences. Plus encore que Courtin, elle est une vic­time : vic­time d’une socié­té patriar­cale, dans laquelle la femme ne pos­sède qu’une richesse, son corps, dont la valeur fluc­tue selon la loi de l’offre et de la demande (avec l’a­mour frus­tré de Biron, elle monte au plus haut !), sans qu’elle ait jamais le droit d’en dis­po­ser libre­ment.
Quant au cynique Biron, qui, lui au moins, ne se laisse pas duper par les mots, il n’est pas un simple sym­bole de la puis­sance de l’argent, comme Isidore Lecht. Il est aus­si un être humain, capable de souf­frir. Son talon d’Achille, c’est son amour bafoué pour Thérèse. Et sa fai­blesse est d’au­tant plus pitoyable qu’il est vieux et ridi­cule, par exemple quand il tente déri­soi­re­ment « de répa­rer des ans l’ir­ré­pa­rable outrage ». Le « sacri­fice » qu’à son tour il consent à Thérèse, en lui pro­po­sant d’embarquer aus­si d’Auberval à bord de son yacht, n’est pas seule­ment amo­ra­li­té ou pro­vo­ca­tion. C’est sur­tout le seul moyen qui lui reste de sus­ci­ter chez la femme aimée, à défaut d’un amour défunt depuis long­temps, du moins un peu de recon­nais­sance et d’a­mi­tié.
Allons plus loin. Ces fai­blesses, propres aux trois per­son­nages prin­ci­paux, ne sont pas seule­ment un moyen d’in­di­vi­dua­li­ser et d’hu­ma­ni­ser des types. Elles consti­tuent aus­si le véri­table res­sort dra­ma­tique de la pièce. Plus encore que l’im­bro­glio poli­ti­co-finan­cier, ce sont elles qui expliquent et rendent iné­luc­table le dénoue­ment, sans qu’il soit néces­saire de recou­rir au Deus ex machi­na qui concluait Les Affaires.
Du même coup, alors que les faits bruts devraient faire détes­ter ces per­son­nages socia­le­ment si néga­tifs, et qui, dans la vie, seraient par­fai­te­ment odieux, « vous les quit­tez, en sor­tant du théâtre, sans les haïr », constate André Delhay en 1938. « Pourquoi ? C’est que leur méchan­ce­té n’est qu’é­ga­re­ment et impuis­sance. C’est cela qui fait la gran­deur de Mirbeau, cette pros­pec­tion du fond misé­rable de l’homme sous l’o­dieux du social ? ». Malheureusement, Octave Mirbeau était trop enga­gé dans des luttes poli­tiques et esthé­tiques que les cri­tiques ne par­ta­geaient pas, et il était trop sys­té­ma­ti­que­ment éti­que­té « écri­vain outran­cier » – comme si n’é­tait pas « la vie qui exa­gère, et non ceux qui sont char­gés de l’ex­pri­mer », objectait-il(8) – pour que la majo­ri­té du public soit sen­sible à la com­plexi­té de ses per­son­nages. De même que, vingt ans plus tôt, les cri­tiques affec­taient de ne voir dans l’ab­bé Jules qu’un for­ce­né, de même, ils ne veulent voir dans les per­son­nages du Foyer que des cari­ca­tures et des marion­nettes. C’est plus com­mode !
Un manus­crit auto­graphe du Foyer figu­rait dans l’an­cienne col­lec­tion Sickles, dis­per­sée en 1991. Il appar­tient aujourd’­hui à Jean-Claude Delauney. Un autre manus­crit, non auto­graphe, conser­vé dans les archives de la Comédie-Française, com­porte des modi­fi­ca­tions de la main même de Mirbeau et pré­sente, au der­nier acte, de nom­breuses variantes par rap­port au texte défi­ni­tif. Nous signa­lons les prin­ci­pales en note. L’ancien acte II, sup­pri­mé à la repré­sen­ta­tion, est repro­duit en annexe.

 

La pièce Pièce Le foyer numé­ri­sée

PIERRE MICHEL

Notes
1. Cf. la presse du 7 octobre 1903.
2. Le dénoue­ment est d’au­tant plus cho­quant que d’au­cuns y ont vu des allu­sions aux infor­tunes conju­gales de Thadée Natanson (cf. la note 18 de l’acte III).
3. Voir Le Figaro du 3 et du 14 décembre 1909.
4. Voir la pré­face des Lettres à Alfred Bansard des Bois, Éd. du Limon, Montpellier, 1989 ; et le cha­pitre II de la bio­gra­phie d’Octave Mirbeau, loc. cit.
5. Alexis Danan, Maisons de sup­plices, Paris, 1936. Il y reprend des repor­tages parus deux ans plus tôt dans Paris-soir.
6. Art. cit. 6. Art. cit.
8. « L’Abbé Cuir », Le Journal, 16 mars 1902 (article recueilli dans Combats esthé­tiques, loc. cit., t. II, p. 325).
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« Impossible à la Comédie », clame Claretie, fort de son bon droit

Les affaires sont les affaires (1903)

Les affaires sont les affaires (1903)

Chef‑d’oeuvre théâ­tral de Mirbeau, Les Affaires sont les affaires a été créée le 20 avril 1903 à la Comédie-Française, au terme d’une longue bataille, avec un suc­cès qui né s’est jamais démen­ti lors des très nom­breuses reprises de la pièce. En Allemagne et en Russie, elle a connu éga­le­ment un triomphe

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Les mauvais bergers (1897)

Les mauvais bergers (1897)

Les Mauvais ber­gers est un drame en cinq actes et en prose, créé le 14 décembre 1897 au théâtre de la Renaissance, par Sarah Bernhardt et Lucien Guitry, les deux plus grandes stars du théâtre de l’époque. Elle a paru en volume chez Fasquelle en mars 1898

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